15/05/2005

Les oreilles de la porte

Les oreilles de la porte

Accroupi devant la toile, concentré dans ton krama à petit carreaux verts et jaunes. Tu composes à même le sol un ciel qui prend la pause entre deux nuages aux gros ventres et un soleil à l’abandon. Des danseuses Apsaras avancent vers le visage souriant d’un gardien du Temple mais elles ont des chaînes aux pieds, des soldats les guident quand ils ne les battent ou ne les abattent pas.
Puis tu te lèves et tu recules, d’un pas de danse tu t’éloignes et d’un pas lent tu ramènes le ballant de ton corps devant la scène pour retoucher une perspective, arranger le drapé d’un bonze, retoucher cet orange qui n’est pas encore le bon, le noir de cette mitraillette qui n’est pas assez rouillée, le vif de ce rouge qui manque de pigment, l’épaisseur de ce sang que tu tires d’une réalité - en fait imaginé à travers des souvenirs anthumes. .
Tu te mélanges les pinceaux et prends ton pied à les tremper dans les pots. Tu ménages tes couleurs, fini par trouver le grain de cette chair et la douceur de cette peau. Puis tu t’arrêtes, tu prends quelques toiles avec tes petites mains envoûtées - celles là même qui ont épousées la peinture un soir de grande noce - mettant celle-là ici ou celle-ci ailleurs ; l’éléphant au mur et la pirogue en-dessous, la vieille dame au regard morose dans sa prison de briques au-côté de ce bestiaire, mi-humains mi-chimères, que tu poses à plat sur les carreaux blancs tachés de terre, empreints de « semelles aux vents » et d’une trâlée de fourmis aux mouvements militaires…
Puis tu reprends, tu balafres cette statue d’Angkor dans un accès de rage, cette statue rongée de mousse que tu n’as jamais vu, si ce n’est en photo alors que le début de ta vie se déroula à quelques racines de là, avant Phnom Penh, avant cet atelier de couture tenu par des bourgeoises venues d’Allemagne avec leurs dollars et leur indifférence. D’ailleurs leurs portraits en grenouilles, leurs caricatures en carpettes des marais, tu les as cloué sous celui d’un chapeau de colon, lui-même posé sur un visage rond et couperosé. En fait tu peins, puis tu exposes comme on roule dans l’anarchie urbaine des boulevards livrés à eux même, n’importe comment et en plus d’être beau c’est parfait.

Mais ce soir un seul tableau ne te suffit pas. Tu as aligné cinq brouillons. Tu leur donnes à tous de nouvelles lignes, des horizons divergeant dans des situations différentes. D’autres rêveries picturales. Cette allégorie de Bouddha tu décides de la faire s’envoler, mais ce bonze taillé dans le bronze reste où il était : seulement transformé en or car tu es un alchimiste, seulement transcendé car tu es animiste. Cette vieille femme ne va plus pleurer dans une ancienne école où on lui a apprit la souffrance, et derrière elle le mur va être dévoré par un arbre de plusieurs siècles ; ce vieil homme va retrouver quelques dents, puis rajeunir de plus en plus jusqu’à revenir dans le ventre de sa mère - cette mère ridée couleur de grés qui pourrait être la tienne, dont demain tu feras peut-être une silhouette squelettique, les os saillant, comme venant d’avorter ou d’accoucher d’un mort-né - ne sachant plus si tu cherches la Beauté ou l’ensevelissement de tes terreurs - ne sachant plus où est l’Erreur et comment rattraper le temps perdu, si le passé doit être oublié ou décortiqué, apprenant sans le savoir que l’Art n’est jamais manichéen et jamais contemporain : Qu’il appartient à toutes les strates de l’existence : de l’avant à l’instant vers l’après.

Le temps se situe entre la nature morte et le crié d’un visage, de réalités en mythologies, dans l’espace infini d’un carnage et dans le chamboulé d’un éclat de rire, dans un jeté de clair-obscur…

Mais ce soir, un autre, tu vas enfin délaisser ton « chef-d’œuvre » kitsch – destiné à un Vat à l’occasion du nouvel an Khmer - pour rentrer dans les tripes de tes rêves et de tes cauchemars, avec ton ironie tactile et ton touché incertains, avec tes cubes aux tréfonds concentriques, déformés et dégradés, où se cachent des seins de déesses, des regards vers le bas dans des paysages flous sans contrainte : rizières et jardins, temples et prisons, fleuves et champs d’hévéas, villages où l’on tisse et cités où l’on commerce… Ce soir enfin tu ne te sers pas de ce rose qui est beaucoup trop rose mais tu t’évades dans des nuances fragiles, dans l’ocre - écrasé de sable - et l’indigo clairsemé, dans des vapeurs de gris et des violets troublés de bleus affables. Tu oublies ce que tu as vu et que tu n’aurai jamais dû voir, ces toiles attrape-couillons, ces peintures pour touristes hébétés, ces pièges picturaux dans lesquels aiment à tomber les sans-goûts et les bon payeurs qui veulent des souvenirs sans avoir à les chercher, à les chercher vraiment, qui inondent les abords des Beaux-Arts et les boutiques sans hasard. Mais heureusement tu ne connais pas encore les considérations vénales – Exception! - et tu laisses pousser – Strange Fruit - tes imaginaires dans des vergers tropicaux...

Tu es en errance et en Odyssée. Ce soir encore, troubadour pictural, tu transformes les anciennes frayeurs et tu te rappelles d’une famille où manger était trop rare, où rire était plus qu’une habitude salvatrice : un état d’être de toute époque... Tu réfugies ta solitude dans un théâtre de formes et de couleurs, tu valses sur le fil des chromatismes, ourles de la ferraille et martèles des foules de formes, foules aux pieds les classicismes et fouilles dans toi-même, défiant les normes et les dogmes pour voler de ton propre zèle vers un succès tardif. Etre caricaturiste à Phnom Penh ce n’est pas être un habitué des cercles parisiens, de Charlie ou du Canard Enchaîné, et être peintre au Cambodge ce n’est pas viser l’exposition dans l’Ile de la Cité, dans une galerie : Vouvoyez-vous les uns les autres en sirotant du champagne Gaston Le Nôtre… Alors prends ton temps Trouvère des silhouettes et Chercheur d’éternité, ici tout peut arriver mais n’arrive presque jamais.
Alors attends et tu feras plier les genoux des corrompus, tu mettras au sol les hypocrites ; les fonctionnaires de misère tu les poseras sur le dos d’un Garuda qui les ramènera vers d’anciennes et charmantes réincarnations, en « aristocrates » rétrogrades - civilisés coloniaux - en nostalgique de la grande Indochine, sexagénaires opiacés se lamentant sur la qualité des domestiques – ou plus « modernes » : en gamins étiques shuttés à la colle, errant sans éthiques de la boue aux ordures, ou encore en pseudos philanthropes et aventuriers interlopes, en Khmers meurtriers ou en colons – démocratisés - ... Attends et on ne pourra plus t’interdire de te moquer du Roi, comme on moque nos présidents en occident, de rire des députés qui se saoulent derrière le musée national, de n’être pas dupe et de le partager. Patiente et tu verras des gens la larme à l’œil devant tes cris d’alarmes – polychromes, enfants, femmes et hommes – et tu regarderas – fier - ces mêmes personnes rire franchement devant tes singeries iconoclastes ; observant – heureux - se figer les regards sur les toiles que tu auras recouvertes de ton âme, de ta saine et complexe vision de l’humanité.

Mais ce soir tu es fatigué. Il n’est pourtant que vingt et une heure...

Mais demain tu vas te lever à six heure puis tu vas coudre, faire des chemises pour des patronnes pas très subtiles, pour deux Allemandes hautaines, pour des pédants et des pédantes, pour des étrangers qui ne s’imaginent pas ta vie et savent encore moins qu’en rentrant, au lieu de te plaindre tu vas te remettre à peindre – après être aller à l’école - te remettre à raconter des histoires derrières les oreilles de la porte, à l’abri derrière ces gonds qui se seront « refermés » pour que tu travailles tranquillement dans l’atelier qu’on t’a prêté - comme on offre - pour créer entre ces quatre murs qui t’écouteront dessiner sans rien dire, protégé dans un espace de Liberté dont tu détiens toutes les clés...

Phnom Penh le 16 / 03 / 2005

Ce texte est inspiré par un jeune peintre Khmer, au potentiel énorme, que j’ai pu observer cinq mois durant.

« Les oreilles de la porte » est la traduction littérale des gonds, en Khmer.

30/04/2005

Premier " jet " sur les temples ...

Les Temples… (1)

Ils sont là, sur des centaines de kilomètres carrés autour de moi… Ils sont là, les visages du Bayon, les glissements amoureux des danseuses Apsaras, les regards ambiguës des monstres de tendresses, les clins d’œil des Garudas, les Nâgas enroulés et déroulés autour des Bouddhas, les Stupas gardien des âmes et des cendres, les labyrinthes sculptés des victoires et des défaites, les assoupis aux têtes coupées et les Eternels aux sourires figés… Comme celui-ci par exemple : Un sourire de pierre, un rictus mystérieux, gris dans une lumière inconnue : Un mot rêvé du bout des lèvres, une encoignure de regard à peine révélé, tout juste libéré...
Et quand on me le demande je réponds toujours la même chose : Bien sur que je n’ai jamais rien vu de pareil. D’autres rires et d’autres sourires : Mais comme une larme n’est pas la même sur une photo usée dans l’école du génocide : Toul Sleng ; une illumination n’est pas la même entre ciel et terre, à l’orbe de l’aube dans les cailloux sculptés d’Angkor et de son empire en ruine…

« Je pense à mes parents, je ne sais pas pourquoi mais je pense aussi à mon agnostisme, à mes blasphèmes, à ma culture iconoclaste, à mes insolences passées, à celles à venir : Mais avec un respect sans équivoques ici… Je me sens équidistant du bien et du mal, du rêve et de la réalité, juste conscient d’être au cœur d’un Essentiel : Les restes sauvages et incroyablement délicats d’un royaume qui fût au Cambodge ce que Rome fût à l’Occident, qui fût ce que les pyramides furent à l’Egypte, qui fût ce que mon enfance est à ma déshérence actuelle »

Il n’y a qu’un seul réflexe possible : sourire et faire silence. Se taire en apnée pour mieux plonger. Sourire comme un complice, celui d’un errant qui arriverait à faire l’impasse sur les souffrances sacrifiées pour une telle splendeur. Etre égoïste le temps « secondaire » d’une minute d’admiration sans pareille : Se taire comme pour écouter le dernier souffle d’une voix d’enfant, à la fin d’un Allegri Miserere, celui de Palestrini dans la chapelle d’un « collège » anglais par exemple, vers Cambridge …

Sourire comme un innocent – le rire d’Elvin Jones - Répondre à chacune de ces fêlures de grés, à chacune de ces invitations à « l’insoutenable légèreté de l’être », à toutes ces fissures mystiques, par l’abandon d’un sourire – le sourire de la mère de Sopheak - En faire une obsession : Le Sourire – de Thomas - pour rattraper le temps à grimacer, pour rattraper le temps passé à s’inventer un visage, une expression de circonstance... – Ici, quel que soit les circonstances, le sourire – de Lady Day sur Lover Man - reste et se moque, se moque infiniment - Alors faire en sorte que ce soit le seul mouvement possible : Un arrêt, un instantanée dans le sourire – de Sou Mey qui rentre du travail pour peindre - et cultiver l’obsession de cette idée, de cet état : Et lui tourner autour du pot, le répéter comme un derviche répète en cercle les psalmodies rituelles. Sourire – Jayavarman - dés que les larmes s’avèrent vaines…

« Gamin j’ai vécu dans l’enfantement des épousailles de la terre et du végétal. Loin d’être un gamin urbain j’ai été un gamin forestier. Une décennie durant j’ai été fils et frère des chenilles et des pins, des fourmis et des chênes, des soleils et des pierres, des arbres et des eaux, des chiens et des chats, des orages et des incendies, des sources taries et des forages sans fin... Puis j’ai viré citadin ; après avoir vu, vécu, connu, les châteaux-forts et les habitations presque troglodytes des villages perchés de Provence ; et les cathédrales, les musées grandioses, les Versailles et les jardins en apothéoses ; et les grottes, les monastères, les catacombes et les cimetières – les cirques, les arènes – j’ai viré urbain, malgré moi, Manu militaris : Et la messe fût dites… »

Mais la parenthèse est close. Car ICI…

Ici pas de saints au sens chrétien mais des seins de déesses en transes. Pas de Christ en croix mais du Divin à cheval, à dos de tortues, à bras sans stigmates, aux nombre de huit, de dix, de douze, dans l’ombre d’une perspective de couloir sans fin. Plus d’or mais de la mousse et du Lichen, plus de bois mais de la brique à l’agonie et du plâtre encore résistant. Des racines et du zèle dirait un occidental en quête de reportage et de bon mot.
On s’imagine le faste, entre deux éboulements et quatre échafaudages de la dernière chance.
On pense au sens du mot : Déclin… Et on a qu’une envie, paradoxale, boire avec les enfants de cette fin, de très peu d’espérance.

Mais RIRE bordel. Ici – France - j’arrivais à taire jusqu’à mes silences, quand là-bas je ne savais qu’en rire.

« La boule de soleil dans la main, face au faste d’Angkor, à l’apparition éboulée, dans le vaste effondrement des perspectives, aux chuchotements sans échos »

Angkor Vat : Le premier pont, la première lueur, d’Espoir. Vision primordiale, dont il faut dissoudre ce qu’on en a dit pour en jouir, absolument. Puis déambuler. De la terrasse du roi, riche et lépreux, aux légendes mutantes, à celle des éléphants avec leurs lots de tromperies historiques. S’engouffrer dans une impasse et sortir par un escalier aux entournures en reliefs. Effleurer des murs de légendes et traverser au plus vite des parkings pour masses touristiques : Les oblitérer et les poster dans le royaume des transparences. Profiter de ce qu’ils n’arriveront jamais à destination... Et virer Bayon : Virer « Tchkourt » face aux faces des archanges ambiguës. Devenir fou, au sens étonné du terme. S’évader de l’asile culturel occidental pour fouler les rizières et les moussons somptueuses et Chaleureuses de l’Asie du Sud-Est. Somptueuses, chaleureuses et généreuses sur les temples, le « mont Meru » : Alors se laisser prendre à mordre la Foi pour une seule seconde d’incontrôlable honnêteté ; et devenir généreux dans le doute : Parfaire son agnostisme en oubliant provisoirement son cynisme…

« La rivière aux mille Lingas et ses grenouilles illuminées, ses hommages à Vishnu, ses eaux incertaines, ses vaches sacrées et ses Autres sacrifiées ; les reflets sous-exposés et les évidences qu’on n’arrive que difficilement à apercevoir mais qu’on consacre quand même… Ces offrandes caillouteuses dont on ne sait niquedouille, ici au milieu de nul-part comme ailleurs : épicentre d’inconnus… Les déesses anonymes et les significations cachées à la barbe de nos nez occidentaux. Ces clairs-obscurs des roches d’Asie du Sud-Est… »



De là-bas les textes ne pourront être qu’à venir et qu’avenir j’espère. C’est encore trop brut d’Amour pour être décris...

23/04/2005

Keila prödal pröpeyni Khmer

Pin-Peat, le chant du ring.

Tu montes sur le ring, capé mais pas épais, les mains bandées avec autour du cou une couronne de fleur qui pourrait être funéraire bientôt, qui le fût souvent quand à la frontière de la Thaïlande certains de tes frères de boxe avaient le décompte de l’éternité, quand ils tombaient, anonymes, pour un k-o définitif quittant ainsi le chaos de l’ici-bas vers une improbable résurrection, en bonze au crâne lisse ou en ministre surréaliste, en Linga incorruptible ou en fonctionnaire Dada… Le Pin-Peat a démarré, tu lances ton rituel, la danse peut commencer, les prières et les hommages aux Dieux et au ring, à la terre et au ciel, aux ancêtres et aux fantômes, ombres de ton âme et brumes de ton corps. Il y a tes mouvements de félins aux sons des tambours traditionnels, ta posture d’orant ou l’étrange salat oriental que tu effectues vers les quatre piliers aux quatre coins du ring. Il y a tes saccades de guerrier en transe ou ton posé-figé observant un rétiaire désarmé, contemporain et Khmer qui parfait ses propres incantations silencieuses, dîtes par le déplacer de ses muscles, par ses yeux de défis et le tendu-détendu de sa chair.

La salle est pleine. C’est ton dimanche. Les spectateurs parient sur toi. Une enchère de petits billets verts monte du groupe qui s’agite sur les chaises rouges à ta gauche, une vieille dame à ta droite met en jeu quinze dollars qu’elle sort d’une épaisse liasse de la devise sacrée... Une voix s’échappe du haut-parleur pour annoncer que des personnalités te soutiennent, que tu auras un peu d’argent et beaucoup de bières, de cigarettes Alain Delon, qu’un général à la bedaine généreuse, avant de remonter dans sa Mercedes climatisée, te fera l’honneur de te serrer la main. La joyeuse et habituelle troupe de gamins est là, qui se déplacent avec leurs bars ambulants : des sacs plastiques sont remplit de Anchor et de coca-cola, de jus de fraises et de « Salt-Peanuts, Salt-Peanuts » grognerait Dizzi Gillespie en d’autre temps et autre part, dans la rue 52 à New York par exemple… Gamins et gamines, toujours les mêmes, qui te regardent à peine. Et puis les autres, moins joyeux, en guenilles qui réservent les cannettes vides, car pour trois cannettes vides ils auront cent riels… Mais une grimace, un mot mal prononcé en Khmer, un clin d’œil suffit à enlever leur masque apitoyant pour retrouver un sourire pas-possible, contagieux comme la Joie dans un visage séraphique, beau comme la sapience d’un ange qu’aurait croqué Carravagio pour une chapelle de Naples, ou pour un Vat homérique et séculaire - si monsieur Merisi avait sévi ici, dans le Kampuchéa de la grande époque… Et lui! Simple comme le fils naturel d’un Dalaï Lama hilare et d’une bacchante prè-Angkorienne, dans un corps lilliputien avec, éblouissants dans des grands yeux noirs, les éclats taquins du filou qui ne demande qu’à rigoler, avec, dans les errances quotidiennes, un instinct du rire plus fort que la galère.

Anchor beer!

La cloche en cuivre résonne d’un coup sec de marteau miniature. Premier round.

Tok ti mouy!

D’abord il y a l’observation sibylline de l’adversaire. Salut conforme mais pas de complicité aujourd’hui… Tes pas se collent à la musique. La flûte obsessionnelle enchante les sens. L’arbitre vous tourne autour comme un satellite. Tu le jauges sous l’œil des juges. Tu retiens tes coups, balance l’indicible d’une menace à gauche mais ton poing part à droite et le premier corps à corps tourne à ton avantage. La salle gronde dans les nuages de fumées, s’échauffe et affiche son choix, son poulain, son gagne-trois-sous. Mais vous êtes revenus au centre et un ballet de pieds balayent l’air. Vous vous attrapez comme des amants en colère, les coups claquent sur la peau en propageant un écho jusqu’au fondoc des côtes, l’envolé d’un genoux est esquivé. Acculés dans les cordes vous dégringolez ensemble du haut de vos cinquante sept kilos vers l’en-bas de l’équilibre. L’arbitre vous sépare et le cœur de l’aréne redevient une scène théâtrale : Un Pèse-nerfs qu’un son de cloche allège, et leste à nouveau :

Tok ti pi!

La gestuelle est plus rapide. Le crescendo s’amorce plus tôt. L’envie de mordre est plus voyante. Tant est plus que tu viens de rentrer dans l’espace aérien : sans qu’il y voit flap tu lui fonds dessus et le sonne au tympan gauche, l’affaibli aux cuisses et l’envoies paître par un dernier crochet, décroché lui-même d’un vrac de réflexes emmêlés dans ta mémoire depuis tes huit ans… Arrêt de jeux pour le décompte : Mouy, pi, bey, boune, pram, pram mouy, pram pi, pram by. Ok! Ce n’est pas encore le KO! Mais en face de toi ne fait que commencer, ce que la cloche somme d’arrêter…

Anchor mouy!

Une coupe au bol de cheveux d’ébènes posée sur un visage rond de Sino-khmer posé sur un torse miniature qui porte un T-shirt de David Beckam me l’apporte, particulièrement fraîche : privilège de l’habitué qui vire tchkour à force de siffler le malt tous les week-ends dans ce studio 5 derrière le marché Orussey…

Tok ti bey!

Trempé jusqu’aux os tu retournes devant sa face d’archange fatigué en lui lançant des sourires en coins avant de lui lancer un clin d’œil ironique à la face. Car tu comptes bien en finir, lui faire boire, avec respect, le calice de la défaite jusqu’à son ultime hallali. Tu augmentes la cadence malgré un sursaut de résistance et d’attaques en règle qui t’envoient en dérade un instant, pas loin des trente-six étoiles qui vous attendent bientôt, toi ou lui. L’arbitre vous sépare à nouveau mais des Hom et des Hos! Des Hams! Des Bhâ et des Mhâ se crient du public qui sent monter la sauce : Matté ça Monte! Me suis levé-bondi! Tu viens de lui ouvrir l’arcade. Une franche coudée alors que vous étiez en tas. Pause. Un coup de coton sur la plaie et ça repart comme au 18ème siècle, comme au temps de la genèse. Il tangue, vacille, se retrouve en déshérence dans l’espace clos de sa fatigue ; il a les jambes lourdes d’une vieille tante, il chancelle, flageole, n’arrive plus qu’à se protéger et à se coller à toi comme un coquillage au rocher. C’est alors que tu le valses et l’étales. Il se relève et tente quelques balayages, quelques lancés de pieds-mous dans ton ventre pour t’éloigner mais il ne peut plus et c’est là que tu le rends au royaume du vouloir-impossible : Il s’effondre après un dernier hi-kick, une dernière jambe que tu viens de marier à son front sans l’aval de sa mâchoire.

Quant à moi je viens de perdre 500 riels, au profit de Sopheak :o)

Note : Texte improvisé pendant un combat…

Pin Beat : Musique traditionnelle prévue pour « accompagner » les morts au cas où un décès aurait lieu pendant le combat.

***

P.S. : Je n'ai jamais eu d'affinités particulières avec la boxe, pas plus qu'avec les sports de combats en général. Mais, malgré les apparences, la boxe traditionnelle khmère est assez peu violente, empreinte d'une longue tradition et de beaucoup de respect. Malheureusement elle a perdu de son éclat - au profit de la Thaïlande - depuis la guerre et surtout depuis le génocide, les khmers rouges l'ayant interdites : Un comble pour ces assassins! Les boxeurs ne gagnent presque rien - à quelques exceptions - à part l'argent que leurs donnent les spectateurs après un combat. Mais l'ambiance y est extraordinaire, et survoltée, en crescendo. Les rituels y sont aussi importants que les combats et la musique totalement envoûtante : Elle vient de l'ancien temps, de la genèse, quand il arrivait régulièrement qu'à la suite d'un mauvais coup, un boxeur y laisse sa peau. C'est maintenant très rare - le respect prime! - moins à la frontière de la Thaïlande mais je ne cautionne ni ne trouve aucun plaisir à ces combats sauvages, à part une malsaine adrénaline.... Peut-être que lorsqu'on offrira autre chose que de l'alcool et des cigarettes aux boxeurs, le Cambodge retrouvera sa place, tant au niveau national qu'international. Il faut savoir aussi que ce que tout le monde appelle la boxe Thaï n'est autre que la boxe Khmère! ( Si un Thaïlandais lit ça je vais me faire engueuler, mais c'est une vérité historique )

P.S. bis : Les photos de l'album lié à ce texte sont de qualités moyennes, mais n'étaient pas facile à prendre avec mon appareil...